La Mise au Tombeau par Raphaël
Au XVe siècle, l’Italie est un état où règne un certain équilibre politique
mené par de nombreux conflits entre différentes familles et luttes fratricides.
Nonobstant, le domaine de la culture n’est pas affecté, beaucoup d’œuvres
furent réalisées au cours de cette période et certaines d’entre elles évoquent
ces conflits entre familles. Ici, nous analyserons une des œuvres, évoquant
la tristesse et le désespoir que peut susciter ces conflits entre clans, peinte
par Raphaël.
Raffaello Sanzio, plus connu en France sous le nom francisé de Raphaël,
est un peintre de la Renaissance Italienne. Il né en 1480 au sein de la ville
d’Urbino et meurt en 1520 à Rome. Très jeune, il développe un goût pour
l’art, goût qu’il tient de son père, Giovanni Santi, un peintre et poète de
Frédéric III de Montefeltro duc d’Urbino. Les peintres Giovanni Bellini,
Léonard de Vinci, Luca Signorelli ou encore Le Pérugin sont des maîtres
importants aux yeux du père de Raphaël. De surcroît, ces noms d’artistes
ont dû résonner aux oreilles du jeune Raphaël et ont dû l’influencer par la
suite dans ses choix et la réalisation de ses œuvres.
Selon Giorgio Vasari, grand théoricien de l’art du XVIe siècle et grand
biographe, Raphaël aurait commencé à la mort de son père et dès l’âge de
11 ans son apprentissage de la peinture auprès de son maître Le Pérugin.
Ce dernier est un grand maître italien connu de toute la Pérouse et jouissait
d’un véritable succès en tant que directeur d’atelier. De plus, Le Pérugin
possédait un très grand cercle d’acheteurs et nombreux sont les marchands
qui réalisaient des profits sur bon nombre de ses œuvres.
Au cours de son apprentissage, Raphaël s’inspire des plus grands peintres
et artistes de la Renaissance tel que Léonard de Vinci, Mantegna ou encore
Michel Ange. L’art et tout le génie de Raphaël se caractérise par son goût
du détail. Au cours de sa carrière, il réalisa de nombreuses œuvres qui
illustrent tout son génie et tout son savoir-faire.
Comme son maître, Raphaël réalise de manière méthodique le travail d’une
œuvre. Il réalise tout d’abords des études de composition avant de réaliser
des dessins d’après modèles pour ensuite faire des études de détails avant
de finir par la réalisation finale de son œuvre.
Alors âgé entre 16 et 17 ans, Raphaël reçoit ses premières commandes. Les
commanditaires fortunés ne manquent pas et le jeune artiste souhaite se
faire un nom parmi les plus grands y compris en s’inspirant du travail de
ses prédécesseurs florentins. Le retable Oddi est la toute première œuvre
avec laquelle Raphaël rentre en concurrence avec l’atelier du Pérugin, son
maître, prouvant ainsi tout son talent.

Durant de nombreuses années, les Oddi et les Baglioni, deux grandes familles
de Pérouse, s’affrontent dans une lutte sans fin pour la seigneurie. Les deux
familles comptent toutes les deux plusieurs décès dus à ces luttes sans merci.
Ainsi, Raphaël réalisa Le couronnement de la Vierge pour le retable Oddi.
Cette œuvre est une commande de Leandra Oddi. Plus étonnant encore,
Raphaël réalisera à Florence, quelques années plus tard, une œuvre pour la
famille Baglioni résidant à Pérouse.
La mise au tombeau ou Deposizion Borghese est une huile sur bois peinte
en 1507 par Raffaelo Sanzio. Mesurant 184 sur 176 cm, cette œuvre est
issue de la partie centrale du retable Baglioni. Originellement, ce retable
se composait de quatre parties. De nos jours, ces différentes parties sont
dispersées. Au sommet du retable se trouvait un tableau de format presque
carré représentant Dieu regardant son fils mort. Juste en dessous de ce
tableau se trouvait une frise représentant des griffons. Par la suite, on
trouve l’œuvre de Raphaël. Enfin, en dessous, se trouvait une prédelle
représentant l’espérance, la foi et la charité.
L’œuvre est actuellement conservée au sein de la galerie Borghese à
Rome. Initialement destinée à l’église Saint François de Pérouse, l’œuvre
de Raphaël est une commande d’Atalante Baglioni des suites de la mort
tragique de son fils.
Si la famille Baglioni était engagée dans une lutte violente avec les Oddi,
il y avait au sein même de la famille Baglioni de nombreux conflits. De ce
fait, en 1500, le jeune Grifone Baglioni fût assassiné en pleine rue par un
de ses cousins. Grifone Baglioni mourût dans les bras de sa mère, c’est
donc en mémoire de son fils assassiné qu’Atalante Baglioni a commandé
au peintre italien cette œuvre.
L’œuvre représente la dernière scène de la passion du Christ, à savoir la mise
au tombeau. Afin de réaliser son œuvre, Raphaël mélange les techniques
apprises en compagnie de son maître et s’inspire des œuvres des plus
grands.

Raffaello excelle dans sa façon de réaliser avec détail et minutie son œuvre.
Malgré l’espace plutôt réduit du tableau, Raffaello réussi à peindre dix
personnages sur sa toile. Il réussi donc malgré la contrainte du format de la
toile à composer son œuvre de manière méthodique afin que de nombreux
éléments puissent y figurer pour comprendre la scène représentée. Les
rappels et ruptures de formats sont ainsi présents dans cette œuvre.
Néanmoins, il y a une dominante de rappel de format. Les croix situées au
fond à droite rappel la verticalité de la toile tandis que le corps du Christ
rappelle cette fois ci l’horizontalité de la toile.
Représentés en frise, certains personnages sont tronqués. Ce troncage
apporte plus de vérité à l’œuvre tout comme les détails qui y sont nombreux.
Ce troncage permet également au spectateur de se sentir plus proche de
la scène et des personnages. Cependant, ces derniers ne regardent pas le
spectateur.
De plus, aucun signe conventionnel telle qu’une main indiquant la scène
indique au spectateur où regarder. L’œuvre présente donc un certain
dynamisme, les personnages tronqués sur les bords gauche et droit de
l’œuvre donnent l’illusion que les personnages sont en mouvement.
La scène est représentée grâce aux mouvements des corps, celui du Christ,
inerte mort, lourd, tombant dans le vide, les autres personnages se déplaçant
ou encore les cheveux de certains personnages flottant dans l’air. La force
dont font preuve les deux personnages portant le Christ ou encore Marie
s’effondrant dans les bras des Saintes femmes témoignent de la pesanteur
de la scène. Aussi, les pieds des personnages sont difficilement attribuables
aux premiers abords tant ils sont nombreux. Ces pieds semblent être en
mouvement avec l’effervescence de la scène et l’effort pour porter le corps
et l’apporter au tombeau. De surcroit, la lumière et les couleurs tiennent
une place importante dans l’œuvre. L’œuvre présente des zones d’ombres
visibles notamment sur les drapés des personnages ou encore les visages.

La lumière, quant à elle, est naturelle. La pâleur du corps du Christ le rend
lumineux et lui confère un aspect céleste, divin. Néanmoins, si le Christ
est le personnage principal de cette œuvre, le personnage vêtu à la «mode
romaine» est beaucoup plus visible que n’importe quel autre personnage y
compris le Christ. Très lumineux et représenté dans une posture héroïque,
il semblerait que ce personnage soit une représentation idéalisée de Grifone
Baglioni, néanmoins un doute persiste sur l’identité de ce personnage car
il pourrait également s’agir de Pilate, un personnage présent dans la scène
de la mise au tombeau.
Les couleurs, aussi bien primaires que complémentaires, attirent l’œil en
particulier sur le personnage présumé de Grifone. Le rouge vif évoque les
blessures du Christ présentes sur ses pieds, ses mains et la blessure visible
sur sa côte droite. Les couleurs sont très visibles chez les personnages
contrairement aux couleurs présents dans le paysage. Ce vaste paysage
aux détails nombreux est peint avec l’une des techniques les plus prisées
de Léonard de Vinci, le sfumato.
Le paysage semble à la fois se cacher et se révéler sous ce fin brouillard qui donne un aspect extrêmement naturel au paysage peint par Raffaello. L’artiste réalise également un travail minutieux au niveau des drapés des personnages. Le mouvement est par exemple représenté sur la jupe du présumé Grifone. Quant aux cheveux de ce dernier, le mouvement et donc l’effort pour porter le corps du Christ sont visibles. La posture héroïque du personnage est à l’inverse des positions de douleurs et de lamentations des autres personnages autour du Christ. Il semble représenter un message d’espoir en ce personnage. Par ailleurs, le ciel bleu évoque la scène à venir, la résurrection du Christ. Malgré la scène tragique représentée tout ne semble pas pessimiste. La présence des nuages évoque la scène de la crucifixion du Christ. De ce fait, les nuages sur cette toile semblent se disperser et disparaître pour laisser place à un ciel bleu, représentation de la résurrection prochaine du Christ. On a donc une œuvre très narrative comptant à la fois la scène passée, la scène présentée et la scène future.

Il est visible de savoir que pour réaliser son œuvre, Raphaël s’est inspiré de
la Bible et notamment du Nouveau Testament. Plus particulièrement des
évangiles selon Mathieu, Luc, Marc et Jean. Afin de représenter de façon
fidèle ce passage de la passion du Christ, Raffaello reprend des détails
présents dans chaque évangile. Les personnages tout comme leurs actions
et le paysage sont extrêmement fidèles aux récits bibliques.
Pratiquement tous les personnages sont des Saints et portent de ce
fait une auréole au-dessus de leurs visages comme Saint Jean, Marie
Madeleine ou encore Marie. Les dix personnages peints sur cette toile
sont des personnages issus de la scène de la mise au tombeau. Ainsi, l’on
retrouve Marie Madeleine se penchant sur le corps mort du Christ, Marie
s’effondrant dans les bras des trois saintes femmes qui selon les textes
bibliques viennent de Galilée, Saint-Jean est représenté comme étant le
plus jeune personnage.
De plus, la représentation de Saint Jean est fidèle à sa description, il est ainsi
représenté imberbe et très jeune. On peut également apercevoir Nicodème,
Joseph d’Arimathie. L’œuvre se veut essentiellement religieuse néanmoins
Raffaello n’en oublie pas moins les souhaits de son commanditaire.
Il réalise avec virtuosité une œuvre symbolisant la douleur d’une mère qui a perdu son fils. Atalante Baglioni aurait donc commandité au peintre une mater dolorosa, c’est-à-dire une œuvre dans laquelle l’on voit la Vierge Marie emplit de douleur et de souffrance. Initialement prévu pour être installée dans la chapelle funéraire, Atalante Baglioni souhaitait s’identifier à la Vierge Marie et sa douleur quand son fils mourût. L’analogie entre Atalante Baglioni, la Vierge Marie et Grifone et le Christ est donc évidente. Cette analogie donne à l’œuvre et aux personnages un aspect véritablement humain. Les visages et certains regards semblent horrifiés par la vue du Christ ; les porteurs de ce dernier et Marie portent toute la douleur de la mère. Une douleur qui semble lourde et pesante tant les muscles des bras y sont tendus et visibles, on y retrouve ainsi tout le travail sur les corps et les détails peints par Raphaël. Au fond de la toile, trois croix de crucifixion sont présentes, elles sont situées sur une colline. On remarque également la présence de deux personnages au-dessus de ces croix, que l’on ne peut identifier tant ils sont loin. Le paysage présenté sous un fin brouillard n’est autre que la ville de Galilée et le mont Calvaire. La roche du tombeau funéraire du Christ situé juste derrière Saint Jean est très détaillée.
De plus, la présence d’arbre et de plaine verdoyante donne un certain
«réalisme» à la scène représentée. L’œuvre n’est pas figée. Du fait de la
scène et sa représentation, le spectateur est à même de ressentir la douleur
et à compatir face à la souffrance de Marie et des autres personnages. Les
autres personnages semblent impactés et ressentir cette grande souffrance,
ils éprouvent et ressentent la douleur de Marie.
Nonobstant, malgré cette douleur présente, l’espoir que suscite certains
détails de l’œuvre n’est pas loin. La représentation des trois Saintes femmes
évoquent la résurrection du Christ, puisque ce sont ces derrières qui iront
au tombeau du Christ trois jour après la mise au tombeau pour découvrir
que le corps ne s’y trouve plus

Si l’artiste s’inspira des textes bibliques provenant des quatre évangiles,
Raffaello réalisa de nombreux dessins préparatoires afin de réaliser son
œuvre. Ainsi, il semblerait qu’il ait réalisé une vingtaine d’études et dessins
préparatoires. Certains de ces dessins sont par ailleurs exposés au Louvre
et au British Museum. Les dessins préparatoires de Raphaël témoignent
d’une certaine évolution dans le choix pour réaliser son œuvre finale.
Certains de ces dessins s’attachent au travail du corps et du mouvement.
L’on peut apercevoir sur ces dessins tout le travail et la minutie pour le détail.
Aussi, dans certains de ces dessins préparatoires, Raphaël représente non
pas le corps complet des personnages mais le squelette.
D’autres dessins représentent de façon différente la position et les
mouvements des personnages. Certains personnages sont enlevés, rajoutés
ou modifiés et Raphaël dessine de façon très détaillé certains visages pour
représenter et trouver avec la plus grande exactitude les expressions des
personnages. D’autres études sont même inspirées par des œuvres d’autres
grands artistes de la Renaissance.
Raphaël, encore jeune peintre quand il réalise La mise au tombeau, tente de s’illustrer parmi les plus grands peintres et artistes florentins. Ainsi, il s’inspira de nombreuses œuvres comme La mise au tombeau d’Andrea Mantegna réalisée entre 1470 et 1480, il y reprend la posture du Christ et l’ensemble de la scène représentée. Le jeune peintre s’inspire également de deux œuvres de Michel Ange, La sainte famille de la tribune ou Tondo Doni exécutée en 1507, dans laquelle il reprend la position de la femme agenouillée au sol, il y reprend même le vêtement bleu sur les genoux de la Sainte femme. Enfin, il s’inspire de la célèbre Pietà de Michel Ange exposée au sein de la basilique Saint Pierre au Vatican. Sculptée entre 1498 et 1499, cette grande statue de marbre représente le Christ mort et sa mère pleurant le décès de ce dernier. Ici, la posture du Christ est exactement la même que sur le tableau de Raphael.
Grand génie de son temps, Raphaël prouve par cette œuvre tout son savoir faire et montre que son nom peut s’inscrire au coté des plus grands noms de la peinture de la Renaissance Italienne. Il a réalisé de façon fidèle une scène des plus connues du Nouveau Testament. Tout en alliant dessins préparatoires, inspirations et reprises d’œuvres de ses prédécesseurs florentins, Raphaël réalise avec une grande virtuosité une œuvre exprimant la souffrance d’une mère ayant perdu on fils. Actualisant une scène de la Bible, il apporte un regard nouveau à cette scène en réalisant une analogie entre Atalante Baglioni et La Vierge ainsi que le Christ et Grifone Baglioni. Tout en cette œuvre est sacré, la scène choisie, le lieu dans lequel elle devait être exposée, les références et mêmes les inspirations religieuses de l’artiste. Ce dernier donne vie à une scène écrite, à une œuvre peinte montrant tout son talent. Ce talent qui va par la suite accroitre sa popularité et lui ouvrir les portes de Rome.
Bibliographie
DE VECCHI Pierluigi, Raphaël, 2002, Citadelles et Mazenod.
DE VECCHI Pierluigi, Tout l’œuvre peint de Raphaël, cop.1982, Flammarion.
LANCEL Monique, Le retable de Raphaël, 2015, L’Harmattan.
TALVACCHIA Bette, Raphaël, cop.2007, Phaidon.
THOENES Christof, Raphaël, 2017, Taschen.